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Faire tenir toutes les écritures du monde sur une page web

Une page web est, par défaut, une boîte pensée pour une écriture qui se lit de gauche à droite avec des espaces entre les mots. Servir l’arabe, le devanagari, le bengali ou le chinois sur cette même page demande de défaire, une à une, des habitudes que personne n’a écrites nulle part.

Mots-clés : écritures du monde, droite à gauche, devanagari, bengali, chinois, accessibilité.

Une page web naît avec des habitudes qu’on ne remarque même plus : le texte s’écrit de gauche à droite, les mots se séparent par des espaces, chaque lettre occupe sa propre place sans se fondre dans la suivante. Servir correctement l’arabe, le devanagari, le bengali ou le chinois sur cette même page demande de défaire, une par une, ces habitudes qu’aucune règle n’énonce jamais parce qu’elles semblent aller de soi, jusqu’à ce qu’une écriture les contredise.

Le sens de lecture ne se décide pas en CSS

Pour un texte à majorité droite à gauche comme l’arabe مرحبا, le World Wide Web Consortium est explicite : le sens de lecture se déclare dans le balisage, par l’attribut dir, jamais par une règle de style. Sa documentation le formule sans détour : ne pas utiliser une feuille de style pour contrôler le sens d’un texte, utiliser le balisage. Une erreur fréquente consiste à déduire le sens de lecture de la seule langue déclarée : ce n’est pas le cas, une page peut annoncer une langue sans que cela dise dans quel sens elle se lit, et l’attribut dir doit être posé explicitement.

Le texte mêlant deux sens de lecture complique encore les choses. Un nombre ou un mot latin inséré dans une phrase en arabe continue de s’écrire de gauche à droite à l’intérieur même du flux inverse : c’est ce que le consortium appelle un texte bidirectionnel, et la règle veut qu’on entoure étroitement, dans le balisage, chaque segment qui change de sens, sans quoi les caractères neutres comme la ponctuation peuvent se retrouver du mauvais côté.

Le sens de lecture déborde aussi du texte lui-même. Une interface pensée pour l’arabe ou l’hébreu inverse ses repères visuels avec le même sérieux que sa prose : une flèche « suivant », une icône de retour ou l’ordre des boutons d’un formulaire se retournent avec le sens de lecture. Une flèche qui pointe à contresens de la lecture n’aide personne, quelle que soit la langue ; ce n’est pas un raffinement optionnel réservé aux projets qui en ont le temps.

Des lettres qui refusent de se séparer

Le devanagari, qui sert à écrire le hindi comme नमस्ते, et le bengali নমস্কার partagent un même trait : plusieurs consonnes peuvent s’y fondre en un seul dessin de lettre, une conjonction, reliées à l’origine par un signe nommé virama ou hasant. Les documents du consortium sur ces deux écritures posent une règle précise : une conjonction doit être traitée comme une unité indivisible pour la plupart des opérations d’édition. Un curseur ne doit jamais pouvoir se poser au milieu d’une conjonction, une sélection ne doit jamais la couper en deux, et une coupure de ligne ne doit jamais la séparer en deux morceaux posés sur deux lignes différentes.

Les mêmes documents fixent une règle de ponctuation pour le signe de fin de phrase propre à ces deux écritures, le danda. Il ne doit jamais se retrouver seul au début d’une nouvelle ligne, même s’il était précédé d’une espace dans le texte source : une page qui applique naïvement des règles de coupure de ligne conçues pour le latin peut laisser ce signe s’isoler en tête de ligne, une erreur discrète mais repérable à l’œil d’une personne qui lit couramment cette écriture.

Le chinois ne se compte pas en mots

Le chinois 你好 ne sépare pas ses mots par des espaces, et les règles de composition que le consortium documente pour cette écriture n’ont, de ce fait, presque rien de commun avec celles du latin. Certains signes de ponctuation, comme les points de suspension ou le tiret double, ne doivent jamais être coupés en fin de ligne : ils forment un bloc que la mise en page doit garder entier. La position même de la ponctuation change selon la région : elle se centre dans son cadre de caractère à Taïwan et à Hong Kong, alors qu’elle se cale contre le bord du caractère qui la précède en Chine continentale. Un signe d’insistance, un point posé sous le caractère en écriture horizontale, passe à droite du caractère dès que le texte s’écrit à la verticale, et ne doit jamais s’appliquer à un signe de ponctuation lui-même.

Aucune de ces règles ne se devine. Chacune vient corriger une habitude que le latin avait laissée sans le dire, et qu’une seule de ces quatre écritures suffit à rendre visible.

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