Les limites, dites franchement
La boîte de traduction de ce site tourne dans votre navigateur, gratuitement, sans compte. Elle ne remplace jamais un regard humain : cette page dit ce qu’elle sait faire, ce qu’elle rate, où l’écart entre les langues est le plus grand, et ce qu’il vous reste à faire d’une réponse qu’elle vous donne.
Ce qui a changé, ce qui n’a pas changé
La première version de ce projet ne proposait aucune traduction à la demande : elle refusait, par principe, toute boîte où coller un texte pour qu’une machine le traduise à la volée. Ce principe n’a pas changé. Ce qu’il visait, très précisément, c’était un seul geste : publier une sortie automatique comme si elle avait été relue et validée par une personne, sans le dire. C’est ce geste que ce projet combat, pas l’existence d’un outil de traduction.
La boîte que ce site propose aujourd’hui traduit dans le navigateur de qui l’utilise, avec un moteur de traduction en WebAssembly, bergamot-translator, et les modèles que Mozilla publie pour son projet Firefox Translations. Rien ne se calcule chez nous : votre texte ne quitte jamais votre appareil, et cela se vérifie à l’inspecteur réseau en quelques secondes. Mais une sortie de cette boîte reste étiquetée pour ce qu’elle est, une traduction machine, jamais mélangée aux phrases relues du dictionnaire ni aux entrées vérifiées de la mémoire de traduction. Cette page dit, sans détour, ce que cette étiquette recouvre vraiment.
Les cas où il ne faut jamais s’en servir seul
Trois domaines, avant tout le reste : le médical, le juridique, le financier. Ce ne sont pas des exemples choisis pour l’occasion. Ce sont, très exactement, les trois domaines que cette maison refuse elle-même de confier à une machine dans son propre atelier de traduction : quand l’ODERSA fait pré-traduire un contenu de sa flotte de sites avant relecture humaine obligatoire, ce canon est exclu d’office, jamais pré-traduit du tout, quelle que soit la relecture prévue ensuite. Si nous ne nous autorisons pas cette bascule en interne, avec une relecture déjà organisée derrière, nous ne pouvons pas la recommander sans réserve à qui utilise la boîte seul, sans personne pour relire derrière.
À ces trois s’ajoutent deux familles plus larges. La sécurité des personnes : une consigne d’évacuation, une notice de sécurité, un panneau de danger, tout texte dont une erreur de sens met quelqu’un en danger physique immédiat. Et, plus largement, tout document qui engage quelqu’un : un formulaire officiel, une déclaration, un consentement, un contrat, tout texte dont la traduction devient la base d’une décision prise sur quelqu’un.
Médical, juridique, financier, sécurité des personnes, tout document qui engage quelqu’un : dans ces cas, une sortie de cette boîte ne s’utilise jamais seule. Elle se fait relire par une personne compétente avant tout usage réel.
Ce que cela coûte quand la règle n’est pas suivie est documenté, pas supposé.
En octobre 2017, la traduction automatique de Facebook a rendu un « bonjour à tous » écrit en arabe par « attaquez-les » en hébreu et « blessez-les » en anglais ; la police israélienne a arrêté l’auteur du message avant de le relâcher, une fois l’erreur découverte. Le texte de départ n’engageait pourtant personne : une photo et une légende banale, et pourtant une arrestation bien réelle.
En 2018, un tribunal fédéral américain a écarté les preuves obtenues lors d’un contrôle routier où un policier avait demandé le consentement à fouiller un véhicule via Google Traduction. La phrase affichée employait le verbe espagnol « buscar » (chercher), pas fouiller, et le conducteur avait par ailleurs dit, à neuf reprises pendant ce même contrôle, qu’il ne comprenait pas la question posée. Le tribunal a jugé qu’un accord donné dans ces conditions ne pouvait pas valoir un consentement éclairé (États-Unis contre Cruz-Zamora, tribunal fédéral du district du Kansas, jugement du 4 juin 2018). La conséquence n’est pas une nuance de style : une preuve rejetée, faute d’un consentement dont personne ne pouvait garantir qu’il avait été compris.
Sur le médical précisément, une étude publiée dans JAMA Internal Medicine a testé Google Traduction sur cent consignes de sortie du service des urgences (647 phrases au total), traduites vers l’espagnol et le chinois. 8 % des phrases en espagnol et 19 % en chinois comportaient une erreur ; parmi l’ensemble de ces phrases, 2 % en espagnol et 8 % en chinois pouvaient causer un dommage clinique significatif, dont au moins un cas jugé susceptible d’entraîner une erreur de médicament mettant la vie en danger (Khoong et al., JAMA Internal Medicine, publié en ligne le 25 février 2019).
Ce que la machine rate, concrètement
Sept familles d’erreurs reviennent sans cesse dans la traduction automatique, quel que soit le moteur. Les connaître ne dispense pas de relire ; cela dit au moins où regarder en premier.
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Les négations
Une négation oubliée ou ajoutée reste un échec documenté des systèmes de traduction neuronale en général, et rien dans l’architecture de cette boîte ne le prévient particulièrement. Une consigne comme « ne prenez pas ce médicament à jeun » peut ressortir sans son « pas », et dire l’inverse de ce qu’elle voulait dire. La phrase produite reste grammaticalement correcte des deux côtés : seul le sens a changé, et rien dans sa forme ne le signale.
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Les noms propres
Un nom de personne, de rue ou d’institution n’a normalement pas de traduction : il se recopie. Une machine qui traite le texte mot à mot peut pourtant le confondre avec un mot ordinaire de la langue et le traduire quand même. Une avocate travaillant sur des dossiers d’asile a ainsi décrit des traductions automatiques de pièces administratives où le nom de la ville et celui de l’État étaient faux, et où l’ordre des phrases se trouvait inversé (Context, Thomson Reuters Foundation, 18 septembre 2023). Sur un document d’identité ou une pièce administrative, ce genre d’erreur n’est pas cosmétique.
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Les chiffres et les unités
Une virgule et un point ne veulent pas dire la même chose selon la langue : « 3,5 » écrit à la française peut, mal reconnu, se lire 3 500 en anglais, et un « 3,500 » anglais peut à l’inverse se lire 3,5 en français. Une machine qui traduit un texte ne convertit pas non plus les unités : un poids donné en kilogrammes reste en kilogrammes après traduction, jamais recalculé en livres, même si le public visé attend l’inverse. Traduire une langue et convertir un système de mesure sont deux gestes différents ; la boîte ne fait que le premier.
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Les ambiguïtés de genre
L’anglais, qui sert de pivot à presque toutes les traductions de cette boîte (voir plus bas), ne marque grammaticalement le genre que sur les pronoms, bien moins que le français, l’arabe ou l’hindi. Quand une phrase anglaise ne porte aucun signal de genre, un moteur doit pourtant choisir pour la langue cible, souvent en s’appuyant sur les régularités statistiques de son corpus d’entraînement. Google a documenté ce mécanisme sur son propre service en 2018 : traduit depuis le turc, qui n’a qu’un seul pronom de troisième personne pour « il » et « elle », Google Traduction assignait systématiquement le masculin à « médecin » et le féminin à « infirmière », quelle que soit la phrase d’origine (Google, blogue de recherche, 6 décembre 2018). Le mécanisme qui produit cette erreur, deviner une information absente du texte de départ, est celui de tout système de ce type, y compris celui-ci lorsqu’il traduit depuis l’anglais vers une langue qui marque le genre.
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Les registres de politesse
Le français distingue le tutoiement du vouvoiement ; le japonais et le coréen distinguent plusieurs niveaux de politesse, portés par la forme même du verbe. Rien de tout cela n’existe en anglais, qui sert de pivot à la boîte : une lettre professionnelle traduite vers le japonais peut ressortir dans un registre neutre ou familier là où l’usage professionnel attend un registre soutenu, sans qu’aucune erreur ne saute aux yeux dans le texte produit, qui reste grammaticalement correct.
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Les termes métier
Un mot du langage courant change parfois entièrement de sens dans un domaine précis, et une machine entraînée sur du texte général retient souvent le sens le plus fréquent, pas le bon. L’anglais juridique « consideration », la contrepartie qui rend un contrat valable, se traduit couramment à tort en français par « considération », l’estime que l’on porte à quelqu’un : les deux mots se ressemblent, ils ne veulent rien dire de commun. Un glossaire métier vérifié tranche ce genre de cas une fois pour toutes ; une traduction à la volée ne le sait pas d’avance.
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Les textes longs, sur plusieurs phrases
Le moteur découpe un texte en phrases et traduit chaque phrase pour elle-même : rien, dans son fonctionnement, ne relie une phrase à celle qui la précède ou la suit. Un même terme technique peut donc recevoir deux traductions différentes dans le même document, ou un pronom perdre l’accord de genre porté par le nom auquel il renvoyait deux phrases plus haut, sans qu’aucune des deux phrases prise isolément ne soit fausse. C’est très exactement ce que nos glossaires humains existent pour résoudre dans la mémoire de traduction déjà relue : la boîte, elle, ne porte aucune mémoire d’une phrase à l’autre.
Une qualité qui n’est pas la même pour toutes les langues
Chaque paire de langues embarquée dans la boîte vient avec un score de qualité publié par Mozilla elle-même, le COMET22, mesuré sur son propre jeu de test, flores200-plus. Ce n’est pas un chiffre que nous calculons : il vit dans le registre des modèles, à la même adresse que les fichiers eux-mêmes, et il varie fortement d’une paire à l’autre.
Aujourd’hui, la boîte embarque 112 paires de modèles pour 59 langues. Les mieux servies dépassent 0,90 ; d’autres restent nettement en dessous, y compris parmi les sept langues de cette maison : le hindi, l’une des sept, ne monte qu’à 0,7902 depuis l’anglais.
| Paire | Score COMET22 |
|---|---|
| Anglais vers finnois (en-fi) | 0,9079 |
| Anglais vers indonésien (en-id) | 0,9053 |
| Anglais vers japonais (en-ja) | 0,9003 |
| Français vers anglais (fr-en) | 0,886 |
| Anglais vers français (en-fr) | 0,8653 |
| Anglais vers chinois simplifié (en-zh) | 0,8628 |
| Anglais vers arabe (en-ar) | 0,8596 |
| Anglais vers bengali (en-bn) | 0,8471 |
| Anglais vers hindi (en-hi) | 0,7902 |
| Anglais vers marathi (en-mr) | 0,7599 |
| Bosniaque-croate-serbe vers anglais (hbs-en) | non publié |
Le marathi (en-mr) est la paire la plus faible de tout le registre ; le hindi (en-hi) vient juste derrière, alors que c’est l’une des sept langues de cette maison, pas une langue marginale pour nous. Une paire, le bosniaque-croate-serbe vers l’anglais, n’a même aucun score COMET22 publié : le modèle existe et se télécharge, le chiffre qui dirait sa qualité, non.
Quatre langues, enfin, ne vont que dans un sens : l’afrikaans, le biélorusse, le bosniaque-croate-serbe et le norvégien nynorsk se traduisent vers l’anglais, jamais depuis l’anglais. Ce n’est pas un oubli de notre part, c’est ce que Mozilla publie, et nous ne comblons pas ce trou par un modèle qui n’existerait pas vraiment.
Ce que mesure au juste un score COMET22, et ce qu’il ne mesure pas, est expliqué sur Ce que vaut une traduction machine : nous ne le répétons pas ici, pour ne pas en donner une version qui diverge.
La perte du pivot
Le registre de modèles ne contient aucune paire directe entre deux langues qui ne sont pas l’anglais : ni français-arabe, ni arabe-japonais, ni hindi-chinois. Chaque fois que ni la langue de départ ni la langue d’arrivée n’est l’anglais, la boîte enchaîne deux traductions, d’abord vers l’anglais, puis de l’anglais vers la langue voulue. Le moteur expose ce pivot comme un geste unique, pas comme deux appels recollés à la main derrière : le découpage en phrases ne s’en trouve pas cassé, et la sortie garde une forme correcte.
Ce que le pivot ne répare pas, c’est la perte d’information au passage par l’anglais. Une information que le français, l’arabe ou le coréen portent grammaticalement (le genre d’un nom, le niveau de politesse d’une phrase) et que l’anglais ne porte pas du tout doit être reconstruite une seconde fois, à la seconde traduction, sans le secours de ce que la première langue avait dit. Traduire du coréen vers le français en passant par l’anglais, par exemple, peut faire disparaître un niveau de politesse pourtant marqué dans la phrase coréenne de départ, parce que l’anglais qui sert d’étape intermédiaire ne l’a jamais porté. Deux traductions ne valent pas mieux qu’une : chacune ajoute ses propres erreurs, elle n’annule pas celles de l’autre.
Ce que vous devez faire d’une traduction machine
Trois gestes, dans cet ordre, avant qu’une sortie de cette boîte serve à quoi que ce soit qui compte.
- Relue par vous-même, entièrement, avant tout usage : une sortie non relue est un brouillon, jamais un texte fini.
- Relue par une autre personne que vous si elle doit servir à quelqu’un d’autre que vous, si possible une personne qui connaît la langue d’arrivée ou le domaine du texte.
- Jamais publiée telle quelle sous le nom d’une institution, d’une association ou d’une administration : une signature engage, une machine ne signe rien.
C’est exactement l’exigence que cette maison s’impose à elle-même pour ses propres contenus : aucune entrée de sa mémoire de traduction n’est publiée sans relecture humaine, et son atelier interne refuse même de pré-traduire le médical, le juridique et le financier avant qu’une personne y touche. Nous ne demandons pas au visiteur un soin que nous ne nous imposons pas d’abord.
Pourquoi la publier quand même
Une traduction automatique qui rate en silence n’est pas moins fausse qu’une traduction automatique qui rate en le disant : elle est seulement plus dangereuse, parce que personne ne s’en méfie.
Ne pas proposer cette boîte n’aurait empêché personne d’en utiliser une autre ailleurs, sans cette page à côté. Nous avons choisi de l’embarquer ici, bornée par ce qu’il faut savoir avant de s’en servir, plutôt que de laisser cette même personne s’en servir ailleurs sans qu’aucune de ces limites ne lui soit jamais dite.
Sources
Vérifiées le 20 août 2026.
- Times of Israel, « Israeli police arrest Palestinian for ‘good morning’ Facebook post », 22 octobre 2017
- États-Unis contre Cruz-Zamora, Memorandum and Order, tribunal fédéral du district du Kansas (National Security Archive), 4 juin 2018
- Reason, The Volokh Conspiracy, « Google Translate and the Law of Consent Searches », 21 juin 2018
- Khoong, Steinbrook, Brown, Fernandez, « Assessing the Use of Google Translate for Spanish and Chinese Translations of Emergency Department Discharge Instructions », JAMA Internal Medicine, publié en ligne le 25 février 2019
- Context, Thomson Reuters Foundation, « AI's 'insane' translation mistakes endanger US asylum cases », par Carey L. Biron, 18 septembre 2023
- Google, blogue de recherche, « A Scalable Approach to Reducing Gender Bias in Google Translate », 6 décembre 2018
- Mozilla, registre officiel des modèles de traduction (Firefox Translations)