Traduire dans le navigateur, pas sur un serveur : ce qui change pour un texte confidentiel
Un texte collé dans un traducteur en ligne part, presque toujours, sur un serveur distant avant de revenir traduit. Une autre architecture existe, où le calcul se fait entièrement dans l’appareil de la personne qui écrit, et la différence n’a rien de théorique.
Mots-clés : traduction automatique, confidentialité, traduction dans le navigateur, données sensibles, WebAssembly.
Un texte collé dans un traducteur en ligne fait, presque toujours, le même trajet. Il quitte l’appareil de la personne qui l’a écrit, traverse le réseau, atteint un serveur distant qui calcule la traduction, puis revient. Ce trajet est invisible depuis l’écran : rien, dans l’interface, ne dit qu’une phrase vient de sortir de l’ordinateur. Une autre architecture existe, où ce calcul se fait entièrement dans le navigateur, sans qu’aucun octet du texte ne parte jamais vers un tiers. La différence entre les deux n’est pas un détail technique : elle décide de ce qui peut arriver à un texte confidentiel.
Un cas qui a rendu le risque visible
En septembre 2017, la publication professionnelle Slator a documenté une fuite qui a rendu ce risque concret plutôt qu’hypothétique. Des employés de la compagnie pétrolière Statoil avaient utilisé le service gratuit Translate.com pour traduire des documents internes. Une partie de ces textes, comme ceux d’autres organisations, s’est retrouvée indexée par les moteurs de recherche et donc consultable par n’importe qui : contrats, plans de réduction d’effectifs, lettres de licenciement, échanges d’un médecin avec un laboratoire pharmaceutique, rapport de performance d’une banque d’investissement. Les conditions d’utilisation du service précisaient que les textes soumis pouvaient servir à améliorer la qualité des traductions, une clause que peu de personnes lisent avant de coller un paragraphe dans une case. La Bourse d’Oslo a ensuite interdit à ses employés l’accès à Translate.com comme à Google Traduction.
Cet épisode ne dit rien de spécial sur un service en particulier : il montre ce qu’implique, structurellement, le fait d’envoyer un texte à un serveur qu’on ne contrôle pas. Le texte existe alors sur une machine distante, soumis aux règles de conservation, de journalisation et de réutilisation de qui l’exploite, même quand ce fournisseur agit de bonne foi.
Une architecture qui retire la question
À partir de janvier 2019, Mozilla a rejoint plusieurs universités européennes (Édimbourg, Charles à Prague, Sheffield, Tartu) dans un projet nommé Bergamot, soutenu par le programme européen Next Generation Internet. L’objectif : faire tourner un moteur de traduction automatique entièrement à l’intérieur du navigateur, sans passer par un serveur. Le moteur, les modèles de langue et le calcul de la traduction restent alors sur l’appareil de la personne qui écrit.
Ce choix d’architecture change la nature même de la question de confidentialité. Un service qui envoie le texte à un serveur doit être digne de confiance : il faut croire ses conditions d’utilisation, sa politique de conservation, la sécurité de son infrastructure. Un moteur qui calcule dans le navigateur, lui, n’a simplement rien à envoyer : il n’existe pas de serveur où le texte pourrait être journalisé, revendu à un tiers ou exposé par une mauvaise configuration, puisqu’il n’existe pas de trajet réseau pour le texte lui-même. La différence n’est pas une promesse plus rassurante, c’est une case qui disparaît du schéma.
Ce que cela change pour un texte sensible
La Commission européenne, sur le site de son Centre de connaissances en traduction et interprétation, rappelle que de nombreux outils de traduction en ligne stockent les fichiers soumis dans des centres de données répartis dans des pays aux cadres juridiques différents, et que plusieurs d’entre eux ne chiffrent pas systématiquement ce qu’ils reçoivent. Un document juridique, un dossier médical ou des données personnelles d’employés traités de cette manière sortent du périmètre que leur responsable pensait maîtriser, avant même qu’une faute ne soit commise quelque part.
Cette différence pèse plus lourd pour certains textes que pour d’autres. Un courriel banal traduit en vacances ne porte pas le même risque qu’un contrat de fusion pas encore annoncé, un dossier médical, une pièce de procédure judiciaire ou un échange couvert par le secret professionnel. Ce sont précisément les textes que des juristes, des soignants, des services des ressources humaines ou des traducteurs sous accord de confidentialité manipulent au quotidien, et qui sont aussi les moins souvent relus avant d’être collés dans la première case de traduction venue, faute de temps.
Un moteur qui calcule dans le navigateur n’a rien à envoyer : il n’existe pas de serveur où le texte pourrait fuiter.
Traduire dans le navigateur ne rend pas, en soi, une traduction meilleure. Cela change en revanche, structurellement, ce qu’il devient possible de faire subir à un texte qu’on ne voulait montrer à personne d’autre.
Sources
- Translate.com Exposes Highly Sensitive Information in Massive Privacy Breach, Slator.
- Mozilla releases local machine translation tools as part of Project Bergamot, Mozilla.
- Bergamot – Browser-based Multilingual Translation, Next Generation Internet.
- Confidential? Not at all! Why does your translation tool secretly store your data?, Commission européenne.
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